FIPIA. Un Festival Itinérant
de Poésie
Internationale en Afrique
Vinod Rughoonundun,
un poète mauricien nous parle d'une
séance Fipia entre des poètes et des élèves......
Repousser les murs jusqu’à ce
que le
monde n’ait plus de frontière…
Février 2004, Mali. En retrait de Mopti, ville de légendes,
de caravaniers et ville portuaire s’étirant sur le Niger,
une de ces agglomérations où survivent les pauvres entre
vent, soleil et poussière. A une centaine de mètres d’un
fromager sous lequel quelques personnes grappillent un peu d’ombre,
deux bâtiments délabrés s’observent dans un
face-à-face plus que cinquantenaire. Quelques cabris et chèvres
bêlent en quête de pitance. Il est à peine neuf heures
du matin et le soleil se montre impitoyable de générosité.
Un groupe d’hommes, la plupart en boubou, nous accueille. Nous
sommes une dizaine provenant du Mali, du Venezuela, du Japon, du Cameroun,
de France, d’Italie…. Des poètes, paraît-il… Les élèves,
impatients et curieux, sont ravis de l’aubaine. Pour une fois,
ils n’auront pas cours comme d’habitude. La poésie
est venue bousculer leur train-train, les soustraire du joug d’un
apprentissage fastidieux. Ils poussent leurs regards par-delà les
fenêtres et échangent des commentaires. Après les
salutations coutumières, nous nous dirigeons vers les salles de
classe.
Plus d’une trentaine d’élèves de dix à douze
ans dans la classe qui nous est confiée. Peints au-dessus du tableau
noir, des slogans célébrant les vertus de la discipline
et du patriotisme. Le regard écarquillé des élèves
navigue de visiteur en visiteur. La Vénézuélienne
et les deux Maliens sont aisément identifiables. Par contre, ni
blanc toubab comme la consœur de l’Amérique du Sud,
ni de type négroïde comme les Africains noirs qu’ils
connaissent, trop foncé pour être Libanais, je suis l’énigme.
Les garçons m’observent franchement, les filles par en dessous.
Des conciliabules deçà delà. Tout en prêtant
une oreille distraite à ce que raconte un de leurs compatriotes,
les enfants suivent chacun de mes pas, chacun de mes mouvements. Après
les deux Maliens, le silence s’établit. De son accent sucré,
Diana parle du Venezuela d’où elle vient, de la langue qui
y est parlée, explique et raconte. Les regards brillent, l’imaginaire
se promène, vagabonde. Une onde particulière enveloppe
la classe. Je profite de ce que tous sont accrochés à cette
voix aux tonalités qui chantent une langue inconnue pour me perdre
au fond de la salle. Tout comme eux, je me laisse envahir par la magie
du mot ; je veux partager, être de leur voyage.
Quand vient mon tour, Gaoussou, l’un des poètes maliens,
me cherche. Impénitent gamin, je joue avec cet instant en me cachant
derrière ceux devant moi. Les élèves les plus proches
me regardent, sourient, rigolent dans leur bras replié. Je me
lève, viens au-devant de la salle et leur parle de mon pays. Ou
plutôt les amène à deviner. Mon pays est entouré d’eau.
Oui, c’est la mer. Votre pays est une île. Mais il y a tout
plein d’îles. Est-ce que vous savez où se situe Madagascar
? Oui, en Afrique. Non, pas tout à fait. Monsieur, qu’est-ce
qu’on mange dans votre pays ? Petit à petit, au fil de courts
envols, ils s’accrochent aux ailes ouvertes des mots lancés
et des phrases échangées, traversent des pays, volent au-dessus
de l’Océan indien, et aperçoivent de loin la haute
mer, la barrière des récifs, hument le sel des coraux,
découvrent des personnes dont les ancêtres ont jadis franchi
les mers. Le pays où je suis né s’appelle l’Ile
Maurice. Ils goûtent aussi une nouvelle langue, autrement chantante,
pour repartir aussitôt vers des horizons à peine effleurés.
Ils veulent entendre parler espagnol. Comment dit-on tel et tel mot en
espagnol ? Est-ce que vous pouvez nous lire un poème en espagnol
? Encore un autre, s’il vous plaît, Madame….
Ils veulent que moi aussi je leur lise un texte. J’esquive. Est-ce
que vous savez ce que c’est que la poésie ? Oui, bien sûr
qu’ils savent ce que c’est que la poésie ! Pour nous
faire honneur, leur enseignant leur a fait apprendre un très beau
poème, exclament plusieurs voix. Qui veut nous lire ce « très
beau poème » ? Plusieurs mains essentiellement masculines
se lèvent, l’index pointant le plafond. Je demande à une
fille si elle veut bien lire. Habituée à passer après
les garçons, elle se cache derrière son voile. Je crois
déceler un timide sourire de gêne et en même temps
je sens qu’elle le souhaite tellement. Pour la forme, il me faut
insister. Elle se met debout, les épaules fermées. Penchée
en avant sur son pupitre, elle lit :
«
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver
Mon jardin ce n’est pas un jardin, c’est la plaine
Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver. »
et ainsi de suite jusqu’à la fin de ce texte du poète et
chanteur canadien Gilles Vigneault.
Tout d’abord, j’apprends à cette élève
comment lire et dire un texte. Après plusieurs essais, elle parvient à libérer
son corps et sa voix. D’autres demandent que je fasse de même
avec eux. Je suis là pour les écouter, les entendre. Loin
d’être coupé du monde comme le veut le trop répandu
cliché, le poète est toujours en voyage libre vers l’Autre.
Si je suis dans cette classe, c’est pour leur donner de moi-même,
leur faire découvrir qu’ils portent en eux un imaginaire,
qu’ils ont la capacité et les moyens de jongler avec les
mots jusqu’à ce que ceux-ci se transmuent en parole. J’accède
volontiers à leur souhait. Après plusieurs lectures répétées,
je m’enquiers s’ils comprennent tous les mots. Qu’est-ce
qu’est « l’hiver » ? Qu’est-ce qu’est « jardin », « plaine » ?
Qu’est-ce qu’est « neige » ? Non, ils ne savent
pas. Comment expliquer le mot jardin à des enfants qui ne connaissent
que des champs où l’eau est si rare et la terre dure? Comment
leur faire imaginer ce qu’est la neige alors qu’ils ne savent
pas ce qu’est un réfrigérateur et encore moins un
congélateur, ni même une glace qui, en fondant, engourdit
la langue, le palais et les joues intérieures? Le seul froid qu’ils
aient expérimenté est celui de la morsure du vent. Il n’y
a pas de bibliothèque dans l’école, pas de livre
avec des images d’ailleurs. Toute leur richesse d’écolier
se tient dans des cahiers dans lesquels ils recopient scrupuleusement
tout ce que l’instituteur écrit sur le tableau. Tant bien
que mal, je puise autant que je peux dans ma valise de mots. J’entreprends
de leur dessiner la neige, de leur faire rêver de vastes étendues
vertes. Les voici embarqués pour un autre voyage, celui-ci vers
le Nord avec des animaux qui sont plus beaux dans leurs rêves que
dans la réalité. D’ailleurs, qu’importe où se
situe le pays de Gilles Vigneault, l’essentiel est que le foc de
l’imaginaire soit gonflé de ce vent qui mène loin.
Depuis que nous sommes dans l’école, leur monde n’a
plus de frontière. Dans leur tête, ils font des bonds de
dizaines de milliers de kilomètres, tournent autour de la terre.
Avec la seule puissance des mots, l’univers ne leur est plus fermé.
Les voici explorateurs de l’infini…
Un poète malien propose que je lise un de mes textes. Les enfants,
dûment formatés, renchérissent derrière.
Une fois de plus, je me défile. Sentant que leur lire une page
risque de briser cet indéfinissable fragile et précieux
en train d’éclore en eux, je leur propose une autre errance
après le Venezuela, l’Ile Maurice et le Canada. Une errance,
ou plutôt une aventure en eux et autour d’eux. Est-ce qu’ils
veulent bien ? Ils hésitent. Notre voyage nous conduira dans
un autre pays. D’une seule voix, toute la classe est partante.
Je les incite à regarder autour d’eux, à observer
tout ce qui est visible… Non, pas dans la classe, derrière
les murs, dehors. Qu’y-a-t-il ? Les yeux de nouveau passent par-dessus
les fenêtres. Ils sont par grappes devant les fenêtres
et sur le pas de la porte. Mais il n’y a rien. Regardez, regardez
bien. Que voyez-vous ? Petit à petit, ils voient ce que d’habitude
ils ne regardent pas. Leur monde environnant devient tableau. Le soleil
blanc derrière l’épais nuage de poussière
rouge, le vent qui rampe et racle le sol, quelques arbustes au loin,
la piste qui se déhanche pour se perdre dans un détour…
Ensemble, nous transformons cette toile vivante en mots. De ces consonnes
et voyelles assises côte à côte, de ces syllabes
qui se touchent les épaules, nous façonnons un poème
de cinq vers. C’est leur poème, leur premier acte poétique
conscient, leur tout premier texte écrit avec le cœur et
le sourire. Il est tellement leur que je décline l’invitation
de Gaoussou que je m’en fasse une copie. Quand je suggère
qu’un élève lise ce texte à la classe, le
premier à se lever spontanément est cette même
fille qui au début se cachait derrière son voile. Elle
se met debout, bien droite, la tête haute et d’un pas décidé s’avance
au-devant de la classe. Sa voix, claire et limpide, rayonne dans la
salle comme pour repousser les murs. D’autres se bousculent pour
une lecture générale. Quand sonne le midi, les enfants
se précipitent au-dehors étincelants de beauté.
Certains crient à tue-tête ces cinq vers venus d’eux,
du plus profond de leurs fibres.
Il est l’heure de partager les trois thés traditionnels
avec tout le personnel de l’école. Thés autour
desquels les uns et les autres donneront leurs avis et impressions.
L’heure de palabrer…
Vinod RUGHOONUNDUN.
Mopti, Mali, février 2004. Paru
dans la revue mauricienne Italiques n°11